La question revient tout le temps, dans la bouche des parents qui poussent la porte de Self-Shao pour la première fois. Est-ce que vous n'allez pas en faire un petit violent ? Je comprends la question. Je l'aurais posée aussi.
J'ai commencé les arts martiaux à 10 ans. Pas parce que mes parents avaient planifié quelque chose. Parce que j'étais un enfant qui avait besoin d'un bouclier. Mon enfance n'a pas été simple. Il y avait de la maltraitance. Et les arts martiaux ont été la première fois de ma vie où j'ai compris que mon corps m'appartenait.
Avant de pouvoir frapper, j'ai appris à exister dans l'espace. À tenir debout. À sentir mes pieds sur le sol. Ce n'est pas anodin pour un enfant qui a grandi en apprenant à se faire oublier.
Ce que ça m'a donné n'était pas une technique. C'était une découverte. Mon corps pouvait être quelque chose. Il pouvait se lever, frapper, se déplacer avec intention. Cette prise de conscience à 10 ans, je ne l'ai jamais oubliée. Et c'est exactement ce que je vois se passer chez les enfants qui viennent me voir aujourd'hui.
Pourquoi 10 ans
Ce n'est pas un chiffre au hasard. À 10 ans, la motricité est en phase de finalisation. Le cerveau de l'enfant est en train de consolider ses automatismes physiques. C'est le moment où les connexions entre intention et geste se mettent vraiment en place. Ce qu'on ancre à cet âge-là reste.
Et puis il y a quelque chose d'autre, de plus concret. Le collège arrive. Un univers scolaire qui change du tout au tout, une cour plus grande, des élèves plus âgés, des dynamiques sociales qui se complexifient. L'enfant qui entre en sixième sans avoir jamais été confronté à ses propres limites physiques et émotionnelles peut très vite se retrouver dépassé.
La plupart des enfants qui arrivent chez moi ont déjà vécu quelque chose. Du harcèlement. Une situation où ils ne savaient pas quoi faire, où ils ont senti qu'ils n'avaient pas les épaules pour affronter le monde extérieur. Les parents le sentent avant même que l'enfant puisse le formuler.
Ce que je vois à la première séance, c'est de l'appréhension. De la timidité. Des épaules rentrées. Un regard qui cherche une sortie. Et ça ne me surprend plus. C'est souvent l'enfant qui en a le plus besoin qui arrive avec le plus de réserves.