J'avais environ 12 ans. Ma prof de français nous avait donné une rédaction à thème libre. La plupart ont écrit sur leurs vacances, leurs animaux, leur famille. Moi j'ai écrit sur mon enfance. Ce que j'avais vécu. Ce que j'avais encaissé. Je ne sais pas vraiment pourquoi j'ai fait ça. Peut-être que j'en avais besoin.

J'ai eu 20 sur 20. Et elle m'a dit quelque chose que je n'ai jamais oublié. Elle m'a dit — lis « Les vilains petits canards » de Boris Cyrulnik.

Je ne savais pas que ce livre allait changer la manière dont je me regardais. Pas tout de suite. Mais des années plus tard, quand je l'ai relu, tout a fait écho. La résilience — ce mot que je ne connaissais pas — décrivait exactement ce qui m'était arrivé.

Boris Cyrulnik est neuropsychiatre. Né en 1937 à Bordeaux — pas loin d'ici — il a survécu à la Shoah enfant, perdu ses deux parents déportés. Il a consacré toute sa vie à comprendre comment des êtres humains parviennent à se reconstruire après le pire. Ce qu'il a découvert, c'est que ce n'est pas une question de force. C'est une question de structure. De cerveau. De liens.

Boris Cyrulnik, neuropsychiatre
Boris Cyrulnik Neuropsychiatre, né à Bordeaux en 1937. Fondateur du concept de résilience appliqué à l’être humain. Auteur des « Vilains petits canards ».

Ce que dit le cerveau

Ce que les neurosciences ont confirmé depuis, c'est que le cerveau est plastique. Il n'est pas figé. Un traumatisme s'inscrit dans la mémoire — dans le corps, dans les réflexes, dans la façon de percevoir le monde — mais il peut être transformé. Pas effacé. Transformé.

Cyrulnik explique que le lobe frontal — celui qui permet l'anticipation, le raisonnement, la projection dans le futur — se connecte au système limbique — celui des émotions et de la mémoire — vers 7 ou 8 ans. C'est à cet âge-là qu'on commence à pouvoir « donner du sens » à ce qu'on vit. Avant ça, tout s'inscrit dans le corps sans pouvoir être raconté, ni compris.

La résilience ne signifie pas que la douleur disparaît. Elle signifie qu'on apprend à la porter différemment. Le traumatisme reste dans la mémoire comme un fantôme, dit Cyrulnik. Mais ce fantôme n'a plus besoin de commander.

J'ai aussi eu la chance, pendant mon passage au foyer de l'enfance à Eysines — l'Eysinof, le CDEF — de croiser un éducateur qui s'appelait Jean-Noël Tizon. Il a été pour moi ce que Cyrulnik appelle un tuteur de résilience. Une personne qui ne règle pas les problèmes à ta place. Mais qui te donne envie d'apprendre sur toi-même. Qui te montre que ta propre histoire vaut la peine d'être comprise.

On ne choisit pas de faire de la self-défense par hasard. C'est déjà admettre qu'on veut travailler quelque chose. Être conscient de son état actuel pour pouvoir corriger et avancer. C'est une démarche de résilience avant d'être une discipline martiale.

Résilience — ce que ça veut vraiment dire

Le mot vient du latin. Il désigne la capacité d'un matériau à reprendre sa forme après un choc. Cyrulnik l'a appliqué à l'être humain. Mais il insiste sur un point essentiel que beaucoup ratent : la résilience n'est pas un retour à l'état initial. On ne revient pas « comme avant ». On repart différemment. On repart avec ce qu'on a vécu, pas malgré lui.

Ce que je dis souvent à mes élèves lors de certaines séances de cours particuliers — des séances qui relèvent parfois plus de la thérapie que de la technique — c'est que la résilience, c'est comprendre son histoire pour ne pas la répéter. Pour en guérir. Pouvoir la porter sans que ce soit un fardeau. L'accepter.

Ce n'est pas de la faiblesse que d'avoir été touché. C'est de la faiblesse que de rester prisonnier de ce qui vous a touché sans jamais chercher à comprendre pourquoi.

La résilience physique — l'effet vaccin

Il y a un deuxième niveau de résilience que je travaille avec mes élèves. Pas la résilience psychologique — la résilience physique. Et c'est là que la self-défense devient quelque chose de très particulier.

Encaisser un coup, identifier une douleur, vivre une pression physique dans un cadre contrôlé — tout ça crée quelque chose dans le corps. Quand cette douleur arrive lors d'une vraie agression, le corps la reconnaît. Et parce qu'il la reconnaît, elle ne l'arrête pas. Elle ne le paralyse pas. Elle ne devient pas un obstacle à la fuite ou à la défense.

C'est exactement l'effet vaccin. On injecte une souche morte d'un virus pour que les anticorps apprennent à le reconnaître. Le corps ne combat pas ce qu'il ne connaît pas. Mais ce qu'il a déjà rencontré — même à dose infime — il sait y répondre.

La douleur en cours n'est pas une punition. C'est un apprentissage. Le corps enregistre. Et lors d'un vrai danger, il répond à ce qu'il connaît, pas à ce qui le dépasse.

Ce que Cyrulnik a confirmé que je savais déjà

Quand j'ai relu « Les vilains petits canards » des années après l'avoir découvert, j'ai eu une sensation étrange. Pas de surprise. De reconnaissance. Je vivais déjà selon ces principes sans les avoir formalisés. J'avais fait de mes blessures un moteur. J'avais trouvé dans les arts martiaux à 10 ans ce que Cyrulnik appelle un « tuteur de résilience » — une structure, un cadre, des personnes qui m'ont donné un espace pour exister autrement.

Ce que je fais aujourd'hui à Self-Shao, c'est exactement ça. Pas enseigner des techniques. Offrir un cadre où les gens peuvent se confronter à eux-mêmes dans la sécurité du dojo. Où la douleur a un sens. Où l'effort a un sens. Où l'histoire de chacun — quelle qu'elle soit — n'est pas un handicap mais un point de départ.

On ne vient pas à la self-défense pour devenir fort. On y vient parce qu'on a décidé de ne plus subir. C'est déjà le début de la résilience.